Albert Cossery est mort à 95 ans ce matin 22 juin à Paris 6ème, dans sa chambre de l’hôtel de la Louisiane, rue de Seine. Lui qui aimait tant le soleil n'aura vécu qu'une journée de cet été 2008. Hier soir, pour la fête de la musique, un orchestre rock a joué sous ses fenêtres de la rue de Seine. Peut-être s'est-il agacé du tintamare...
Il a été retrouvé par un ami, David, qui lui apportait des fruits et les journaux, étendu sur le plancher de la chambre, le corps recouvert d'une couverture. Il n’était pas tombé. Sans doute que sentant l’heure arriver, il s’est allongé tranquillement lui-même dans la nuit.

Pour ceux qui ne connaissent pas le grand écrivain égyptien, je joins ci-dessous l’hommage que je lui rends dans mon dernier livre, un Abécédaire intime qui s’intitule: «Epreuve d’artiste» sorti en octobre dernier chez Calmann-Lévy .

Albert Cossery, un prince au dandysme nonchalant. Il est né en 1913 au Caire (l’année de naissance de Camus) et va publier, à sa vitesse, en soixante ans, sept romans. A dix ans, il lit Rimbaud et Baudelaire, Stendhal, et il a une certitude: il sera écrivain. Au début des années trente, il vient pour la première fois à Paris sous le prétexte d’étudier, mais n’étudie rien: il vit. En 1938, il retourne en Egypte pour faire sa guerre et ne reviendra en France qu’à la fin de celle-ci, en 1945. Depuis le Caire, conseillé par Camus, il signe un contrat avec l’éditeur Charlot pour Les Hommes oubliés de Dieu qui sera publié en français et en arabe. C’est Henry Miller qui le fera paraître aux Etats-Unis comparant son auteur à Dostoïevsky et Gorky. Pendant ces années il rencontre des “gens merveilleux, extraordinaires. On s’amusait à Paris à mon époque, l’amusement fait partie de ma vie”. Il vagabonde avec Camus qui, comme lui aime les conquêtes féminines. Il se lie à Lawrence Durrell. Il vit dans un hôtel de St-Germain des Prés, rencontre Jean Genet, Boris Vian et les habitués du Tabou, Gréco, Sartre... Tristan Tzara, le père du dadaïsme se plaît à disserter avec lui.
Pour cet écrivain oriental de langue française qui n’a jamais changé son passeport égyptien, le personnage principal de ses romans est l’Orient. Le haschish y est présent, “comme le whisky pour un Américain ou le vin pour un Français, le hasch en Orient n’est pas une drogue”. Présentes aussi les jeunes filles: “Elle sont à l’âge où vous leur pardonnez tout, et je ne peux pas aimer une fille sans pouvoir tout lui pardonner...”. Même à Paris, il porte constamment l’Egypte en lui et ses romans ne parlent jamais de sa ville d’adoption, mais du Caire.
“Marcher, marcher, c’est une chance de pouvoir marcher et de regarder la vie. Si j’avais un appartement et si je devais penser aux draps, je serais déjà mort”. Pour cette raison, depuis plus de quarante ans, Albert Cossery vit à l’hôtel de la Louisiane (qui abrita les amours débutantes de Sartre et de Beauvoir), au cœur de St Germain, dans la rue de Seine. Il en sort chaque jour à 14h30, habillé comme un nabab, costumes le plus souvent ocres, jaunes, chemises, cravates et pochette assorties. Je le vois alors promener son regard d’aigle dans les rues de son quartier de prédilection, au Flore, chez Lipp, Place St Sulpice, au jardin du Luxembourg. Depuis le mois de mai 98, il a été opéré de la gorge et ne parle plus qu’en chuchotant.
Anonyme, j’aime le surprendre au Flore commander dans un souffle ses œufs au plats “bien grillés”, accompagnés d’une carafe d’eau et - qu’il gèle ou que ce soit canicule - accompagnée d’un bol de glaçons. Comme au Caire.
Cet homme est une mémoire littéraire vivante, celle de ce que fut Saint-Germain-des-Prés pendant la deuxième moitié du XXe siècle.
Yves Simon
Tous ses romans sont publiés chez Joëlle Losfeld, ainsi qu’un livre d’entretien avec son ami Michel Mitrani.

Vivement dimanche.
Il y a quelques semaines, Libération a cru bon de faire une pleine page (avec appel en Une s'il vous plaît) sur le fait que Besancenot allait participer à "Vivement Dimanche" de Drucker. Quel événement!!! Le pire comme le meilleur a fait cette émission: des ringards et des admirables, des intellos et des taches, des stars et des has been... Libération se fend donc d'une page sur un non sujet, sur un non événement et ils vont s'étonner ensuite que la presse écrite soit en perdition... Mais tout le monde s’en fout qu'un admirateur de Che Guevara (modernité absolue au XXIème siècle!) veuille se pipoliser un peu plus sous les sunlights d’un dimanche druckerien!
D'ailleurs, il y a qu'une seule question à poser à Besancenot: pourquoi avec un bac plus 4 et une licence d'histoire en poche continue-t-il à prendre la posture du pauvre petit postier, prolo de service, alors qu'il pourrait être, au minimum, professeur, ce qui nuirait beaucoup à son entreprise de séduction des classes moyennes se reconnaissant bien en ce gentil et malheureux garçon que l'ascenseur social français n'a pas su récompenser.
Le populisme aime se travestir. Il peut prendre les habits d'un Berlusconi qui étale ses richesses, comme ceux d'un Besancenot qui étale ses feuilles de paye de la Poste. Les résultats se ressemblent: fascination pour l'opulence de l'un, fascination pour l'indigence de l'autre. La séduction des masses est une entreprise de longue haleine qui ne rechigne pas à étaler les fantasmes du succès comme ceux de l'insuccès... Bling bling pour les uns, Smic pour les autres, on fascine qui l'on peut avec les armes dont on dispose. Dans les deux cas de figure ces armes de la conquête d'un pouvoir sont moralement tout autant misérables, car sciemment utilisées pour rendre à merci autrui.

Cynisme et injustice.
Tout d'abord, un peu de vocabulaire psychanalytique.
Le sur-moi exerce la fonction de censure en obligeant le moi à lutter contre les pulsions du ça.
Le ça est l'ensemble des pulsions, instinctives et inconscientes, qui utilise son énergie suivant le principe de l'instantanéité du plaisir.
Les temps où le « sur-moi » prenait le pas sur le « ça » est bien révolu. La violence l’emporte sur la raison, sur la réflexion, sur la patience, elle est partout à l'œuvre : à l’école, dans la rue, dans l’entreprise, dans les déserts, les mosquées (où devraient se délivrer des messages de paix), sur la mer (le temps des pirates est revenu)… Violence aussi d’une classe richissime alors que c’est désormais un gouffre qui la sépare des autres couches de la société.
A la fin du XVIIIème siècle, la bourgeoisie qui venait de découvrir au cours du siècle finissant, richesse et opulence, s’est ralliée, non pas à ceux qui détenaient le pouvoir, la noblesse, mais avec le Tiers-Etat, c’est à dire les pauvres écœurés par les inégalités de naissance de ceux qui les exploitaient. Ainsi, la Révolution Française a pu se produire et vaincre un ancien régime abasourdi par sa propre puissance.
Aujourd’hui est en train de poindre un identique processus de mariage entre des classes, en apparence différentes et ne poursuivant pas les mêmes objectifs, ni une course effrénée à toujours plus de richesse. Les classes moyennes se sentent « de cœur » avec les plus démunis (ouvriers licenciés, déplacés, sans papiers…) et ne s’assimilent pas aux seigneurs du CAC 40, ne songent nullement à leurs ressembler, écœurées qu’elles sont par le cynisme de gens qui gagnent en un mois un smic de dizaines années, des stock options en veux-tu en voilà, des indemnités de départ déshonorantes pour ceux qui les réclament et les reçoivent. Meurtries par tant de désinvolture, les classes moyennes se sentent plus proches des plus pauvres qu’eux que par plus riches qu’eux et ne rejoingnent pas les surclassés de la mondialisation, mais les déclassés de la modernité, ceux qui souffrent de l’injustice et de l’insécurité.
Cynisme et injustice sont les ferments qui relient deux classes sociales que l’on croyait divisées: les bobos et les laissés pour compte. Est-ce pour autant une situation pré-révolutionnaire ? Certains le croient. Je pense plutôt à un désastre annoncé - je parle de la France - aussi bien moral qu‘économique, et je reprendrais volontiers le titre de François Léotard ; « Tout cela finira mal ».

L'enterrement d'Albert.
Mercredi 2 juillet, 16h30, cimetière du Montparnasse.
Sous une petite pluie d'été, nous étions une centaine à venir accompagner Albert Cossery pour sa dernière chambre d'hôtel. Patrice-Flora qui fut son amie et sa photographe, m'accompagnait (ils avaient déjeuné ensemble il y a tout juste un mois chez Armani). Etaient présents des représentants de la Brasserie Lipp, du Flore, Richard Bohringer, Georges Moustaki notre autre Egyptien, deux éditeurs, l'un de chez POL et Olivier Rubinstein de Denoël, Ivry Gitlis, Edouard Baer, puis sur la fin Patrick Modiano, David bien sûr qui accompagna ces dernières années, quasi quotidiennement, Albert dans ses maladies, ses résurections, et qui fut celui qui le trouva mort, allongé sur le parquet, dans sa chambre numéro 77 de l'hôtel de la LOUISIANE alors qu'il lui apportait des journaux et quelques gâteries. L'ambassade d'Egypte était représentée par un jeune homme fervent qui nous parla de l'audience croissante dans son pays d'Albert Cossery, l'illustre germanopratin. Un absent de marque que j'avais pourtant prévenu parce que je l'avais vu s'agenouiller devant Albert, il y a deux ans à la terrasse de Da Rosa, afin de lui déclarer son admiration, Michel Piccoli.
C'est Joëlle Losfeld, l'éditrice de l'écrivain, qui fit en premier un court discours où se mêlèrent tristesse, humour et affection.
Suivit une jeune femme munie de deux feuillets qui représentait Christine Albanel en voyage au Canada. Texte plein de finesse et de connaissances sur Albert, mieux qu'un éloge funèbre stéréotypé, l'émotion était présente. Plusieurs y allèrent d'un souvenir, Ivry et David, qui embrassèrent d'un baiser tendre le cercueil une fois l'anecdote racontée, Richard aussi qui ne put résister à une évocation personnelle, brève pour une fois.
Ainsi, une immense figure du St Germain des années cinquante nous quittait, une page de l'histoire littéraire de ce quartier de Paris, une mémoire s'éteignaient.
Quelques larmes roulèrent alors dans la tombe en même temps que des roses sur le cercueil où était gravés sur une plaque de cuivre:
Albert Cossery, 1913/2008